
Le gouvernement zambien a reporté RightsCon 2026. Il est possible d’annuler un sommet, mais une conviction demeure. Pour beaucoup, c’est un contretemps. Pour la démocratie et pour moi, c’est bien plus que ça.
J’avais préparé ce voyage comme on prépare l’arrivée d’un bébé. Les détails logistiques, les mots que j’allais dire, les rencontres que j’allais faire, les contenus que j’avais prévus, les tenues. Tout était pensé, anticipé, attendu. Et comme pour un bébé, on ne se prépare jamais vraiment à ce que ça n’arrive pas.
Le voyage que je n’aurai pas
J’aurais dû être à Lusaka ce 8 mai. Pas seulement pour RightsCon. Pas seulement pour les sessions, les panels, les rencontres avec des activistes venus des quatre coins du monde. J’aurais dû être à Lusaka ce 8 mai parce que c’est mon anniversaire. Mes 30 ans.
J’avais tout imaginé. Souffler mes bougies dans une ville africaine que je n’avais jamais foulée. Porter une voix camerounaise, une voix panafricaine, dans le plus grand sommet mondial sur les droits humains à l’ère numérique, à l’occasion de la 14e édition de RightsCon. Et rentrer à Douala le 9 mai, les bras chargés de rencontres, d’idées, d’énergie.
Le 28 avril, tout s’est effondré en une annonce.
Mais ce n’est pas tout. Pour être à Lusaka, j’avais renoncé à une autre invitation, celle de l’Ambassade de France au Cameroun pour le Sommet Africa Forward. Un choix assumé, cohérent avec mes engagements. Aujourd’hui, RightsCon est annulé, et il est trop tard pour réintégrer le Sommet Africa Forward. Je me retrouve sans l’un ni l’autre, double peine, conséquence directe d’une décision prise sans consultation, sans préavis, sans égard pour les milliers de personnes mobilisées.
RightsCon, c’est quoi exactement et pourquoi ça comptait
RightsCon n’est pas un simple événement. C’est l’espace mondial où se retrouvent activistes, défenseurs des droits humains, journalistes, chercheurs, législateurs et représentants de la société civile pour débattre de l’avenir du numérique. Cette 14e édition devait accueillir plus de 2 600 participants en présentiel et 1 100 en ligne, représentant plus de 150 pays et 750 institutions.
Pour moi, ce voyage avait une dimension supplémentaire. En tant que membre du Conseil d’administration mondial de l’UNESCO MIL Alliance, représentante du continent africain, je devais également participer le 5 mai au workshop de validation du cadre africain sur la Littératie Médiatique et Informationnelle organisé conjointement par l’UNESCO et l’Union Africaine, en marge de la journée mondiale de la liberté de la presse. Un moment historique pour le continent, auquel j’aurais contribué de plein droit.
Organiser RightsCon en Zambie, c’était aussi un acte symbolique fort. En 2023, Access Now avait pris l’engagement de ramener le sommet sur le continent africain. Choisir Lusaka, c’était reconnaître la force, la résilience et l’importance mondiale de la communauté africaine des droits numériques. C’était nous dire : vos voix comptent. Vos luttes ont leur place ici.
Derrière l’annulation zambienne, la main de Pékin
La version officielle du gouvernement zambien parle de « valeurs nationales » et de « divulgation d’informations cruciales ». Une formule vague, bureaucratique, qui ne dit pas l’essentiel.
L’essentiel, Access Now l’a dit clairement dans sa déclaration officielle : c’est l’ingérence étrangère qui a tué RightsCon 2026. Le 27 avril, un jour seulement après qu’un communiqué gouvernemental avait officiellement soutenu l’événement, des diplomates de la République populaire de Chine ont fait pression sur le gouvernement zambien. La raison : des représentants de la société civile taïwanaise devaient participer au sommet.
La condition posée informellement pour maintenir RightsCon était sans ambiguïté : censurer certains sujets et exclure les participants taïwanais en présentiel comme en ligne.
Access Now a refusé. C’était leur ligne rouge.
Ce qui s’est passé ensuite ressemble à une leçon de manuel sur les mécanismes de la répression transnationale. Malgré un protocole d’accord signé avec le ministère zambien de la Technologie et des Sciences, malgré des mois de coopération transparente, malgré des réunions régulières à tous les niveaux — la décision d’annuler a été communiquée via les médias d’État le 28 avril à 21h33, un jour férié national, sans consultation, sans notification officielle préalable, sans aucune réunion accordée malgré les demandes répétées.
Ce n’est pas de la maladresse, je crois que c’est de la méthode.
Les dommages collatéraux qu’on ne voit pas
On parle beaucoup des 2 600 participants frustrés, des sessions annulées, des billets d’avion perdus. Mais derrière ces chiffres, il y a des histoires individuelles que les communiqués officiels ne racontent pas. La mienne est l’une d’elles. Il y a aussi les partenaires locaux zambiens qui ont travaillé pendant des mois aux côtés d’Access Now, ceux dont les noms n’apparaissent dans aucun titre, mais dont l’investissement a été total. Il y a les activistes africains pour qui RightsCon représentait une rare opportunité d’accéder à un espace international. Il y a les organisations de la société civile qui avaient construit leur agenda autour de ces quelques jours à Lusaka.
Ce que Pékin a décidé d’effacer, ce n’est pas seulement un événement. C’est un écosystème entier de mobilisation, de partage et de résistance.
Se taire serait trahir
Je travaille chaque jour sur la littératie numérique, la liberté d’expression, les droits des citoyens dans l’espace en ligne. Je dirige Class Pro, une association panafricaine d’éducation aux médias et à l’information. Je crois profondément que nos espaces de parole en ligne comme hors ligne doivent être défendus avec constance, avec méthode, avec conviction.
Alors oui, je suis en colère.
Pas d’une colère stérile. D’une colère qui oblige à écrire, à témoigner, à ne pas laisser cette histoire se dissoudre dans le flux de l’actualité. Ce qui s’est passé en Zambie n’est pas un incident diplomatique isolé, c’est le signe d’une tendance profonde et préoccupante : celle d’États qui cèdent aux pressions de puissances étrangères pour réduire les espaces de la société civile mondiale. Aujourd’hui Lusaka. Demain, où ?
Il est possible d’annuler un sommet, mais une conviction demeure.
Ce 8 mai, je ne soufflerai pas mes bougies à Lusaka. Mais je serai debout, ici, à Douala, à continuer de porter des voix, à questionner, à construire.
Parce que nos clics peuvent devenir des actes. Et nos voix, des leviers de transformation.
Je ne fais pas de vœu. Je continue.
Avec toute ma passion,