
Date : 14 novembre 2025
Chronique intime d’une jeunesse qui n’abandonne pas au Pérou
J’avais vingt ans lorsque j’ai participé pour la première fois à une marche. À cet âge, on croit découvrir la vie, mais j’avais l’impression d’apprendre à la défendre. Quand je parle des jeunes du Pérou, je ne parle pas de statistiques ou de gros titres. Je parle de nous. Des nuits où nous revenons d’une marche la gorge brûlante, le cœur agité et le corps tremblant, non seulement à cause des gaz lacrymogènes, mais aussi parce que nous avons le sentiment d’avoir survécu à quelque chose qui ne devrait jamais être normal. Je parle de la fatigue accumulée, mais aussi de l’espoir qui refuse de mourir.
J’ai grandi dans un pays où la politique est constamment fracturée. Où la corruption va plus vite que les solutions, et où la vie des jeunes, en particulier des Afro-Péruviens, des communautés autochtones et les habitants des quartiers populaires, est encore sous-estimée par ceux qui gouvernent. Pourtant, j’ai aussi grandi dans un pays où, malgré la peur, nous avons appris à nous organiser, à nous protéger les uns les autres, à nous serrer les uns contre les autres sans avoir besoin de parler.
Et maintenant, une fois de plus, en octobre 2025, nous sommes retournés dans la rue. On dit que nous protestons contre les retraites, la corruption et l’insécurité. C’est vrai. Mais au fond, nous manifestons parce que nous sentons notre avenir nous échapper des mains. Parce que nous en avons assez que les décisions soient prises loin de nos réalités. Parce que nous en avons assez qu’on nous dise que nous sommes trop jeunes pour comprendre, alors que c’est nous qui en subissons les conséquences tous les jours.

Pourtant, ce n’est pas notre colère qui est la plus précieuse, mais la façon dont nous résistons.
Nous nous organisons sur les médias sociaux, certes, mais aussi dans les cuisines, dans les parcs, dans les universités et dans des rassemblements spontanés où la politique se mêle à la tendresse et à la communauté. Dans nos marches, l’art s’élève comme un souffle : peintures murales, chansons, corps peints, poèmes sur des cartons recyclés. La protestation devient créativité. La protestation devient mémoire. La protestation devient réparation.
Dans un pays où la répression est réelle, l’entraide fait désormais partie intégrante du mouvement. Nous nous apprenons à courir ensemble, à identifier les dangers, à partager l’eau, à lire la peur dans les yeux d’autrui. Résister, c’est aussi rester proche. Nous pleurons aussi ensemble. C’est aussi revenir le lendemain.
À l’étranger, beaucoup voient le Pérou comme un pays en proie à des éruptions politiques constantes, mais derrière chacune d’entre elles se cachent des jeunes qui croient encore en la démocratie – même si la démocratie n’a pas toujours cru en nous. Nous ne voulons pas seulement la protéger : nous voulons la transformer. Nous voulons une démocratie où la manifestation n’est pas criminalisée, où la mémoire compte, où les jeunes ne meurent pas pour avoir brandi une pancarte, où la justice n’est pas facultative, où notre voix n’est pas traitée comme un bruit, mais comme un élément nécessaire de la nation.
Ce qui se passe aujourd’hui au Pérou n’est pas un moment passager. C’est une génération qui refuse de se taire. Une génération qui écrit à partir de ses blessures, mais aussi de son espoir. Une génération qui a appris que la dignité ne se donne pas – elle se construit ; que l’avenir ne s’attend pas – il se combat ; que le changement ne se déclare pas – il se vit.
Je ne l’écris pas seulement en tant que jeune, mais en tant que témoin de la force, des larmes, de la créativité, de la juste colère, de l’épuisement et de la foi inébranlable de cette génération. J’écris parce que notre histoire mérite d’être racontée avec le même cœur qui nous soutient chaque jour.
Et parce que, même si cela fait parfois mal de l’admettre, dans ce pays, nous continuons à marcher non par habitude, mais par amour.
Membres de la YDC ayant contribué à cette section :
Carmen Trasmonte Lavalle



