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Comprendre et traiter le désarroi actuel de la jeunesse africaine en 3 points

Comprendre et traiter le désarroi actuel de la jeunesse africaine en trois points Par Maurice Thantan

par Maurice Thantan

Comment impliquer davantage les jeunes africains dans la gouvernance de leurs pays afin que les politiques publiques nationales puissent non seulement être pensées pour eux mais surtout avec eux autour de la table de décision ? Cette interrogation dont la réponse sonne aujourd’hui comme une urgence absolue était au cœur deux jours de réflexion à Johannesburg en Afrique du Sud. Les 10 et 11 novembre 2025, la cinquième édition du Symposium du Mécanisme africain d’évaluation par les pairs (MAEP) sur la jeunesse a réuni plusieurs centaines de jeunes autour du thème : « Jeunesse et gouvernance : de la promesse à la prospérité »

Plus qu’un forum de plus, ce rendez-vous est apparu comme un moment décisif pour entendre la voix des jeunes dans un contexte marqué par la multiplication des mouvements de mécontentement illustrant le désarroi des jeunes dans plusieurs pays du continent. Après avoir suivi l’ensemble des discussions, interrogé plusieurs jeunes participants et échangé avec quelques-uns, trois points d’attention m’ont marqué qu’il m’a semblé utile de partager dans ce billet de blog.

Les jeunes africains ne peuvent plus attendre

Le premier constat que j’ai fait lors de ce symposium et qui fait écho au bouillonnement presque généralisé de la jeunesse du continent est sans équivoque : la jeunesse africaine manifeste une impatience marquée face à des promesses non tenues et à un futur qui tarde à se construire. Victimes de la corruption des dirigeants et conscients de leur potentiel, ils exigent des actions concrètes immédiates dans le sens du changement.

Les données du réseau Afrobarometer confirment cette tension : dans 39 pays d’Afrique, 64 % des jeunes (18-35 ans) déclarent préférer la démocratie à tout autres régimes de gouvernance mais 60 % estiment que celle-ci ne fonctionne pas comme elle devrait. Ce constat illustre leur quête profonde d’une démocratie substantive pour reprendre l’expression du professeur Achille Mbembé. Le philosophe et directeur de la Fondation de l’innovation pour la démocratie explique que “celle-ci ne se limiterait pas aux élections. Elle aurait pour but l’amélioration des conditions matérielles d’existence des populations, la libération des femmes, la sécurité écologique et environnementale et un minimum de soins, de justice et de dignité pour tous.”

Parallèlement, l’emploi reste la priorité absolue des jeunes. En effet, 37 % des jeunes interrogés identifient le chômage comme le problème gouvernemental le plus urgent. Ce contraste entre diplôme élevé (les jeunes sont plus instruits que leurs aînés) et chômage massif installe une frustration profonde. Le continent africain compte 60-65 % de personnes de moins de 35 ans mais voit cette majorité plonger dans « des taux de pauvreté dépassant souvent les 80 % ».

Comme on a vu à Madagascar, le chômage des jeunes et la faiblesse des services publics qui annihilent toutes les tentatives d’auto-entreprise et la corruption généralisée constituent les éléments caractéristiques de la grande exaspération des jeunes qui conduisent au soulèvement populaire. 

La libération de l’espace numérique est un impératif

Dans un contexte de restriction de l’espace civique marqué par le musellement systématique voire systémique des médias traditionnels, l’espace numérique reste le dernier rempart et l’ultime espace d’expression et celui prisé des jeunes. Sa libération est donc un impératif. L’inverse devient un accélérateur de la fronde sociale qui se mue rapidement en révolte populaire.

Mais pourquoi libérer l’espace numérique est un impératif ? D’abord pour ne pas taire la voix des jeunes ce qui n’est qu’un agent de frustration supplémentaire. Vous ne pouvez pas priver quelqu’un d’opportunités économiques et aussi le priver de la parole. Ensuite pour permettre aux jeunes de continuer à saisir les opportunités que le numérique offre aujourd’hui. 

En effet les jeunes maîtrisent les réseaux sociaux, ils utilisent ces plateformes pour s’exprimer mais aussi pour gagner leur vie. Ils utilisent les applications de messagerie pour s’organiser et  devenir des acteurs de changement dans leurs communautés. Ils apprennent en ligne via les Mooc pour acquérir des compétences numériques pour entreprendre dans ce secteur. 

Malheureusement force est de constater que ces dernières années, plusieurs gouvernements africains ont multiplié les initiatives légales et ou réglementaires pour restreindre les possibilités d’accès aux espaces numériques notamment pour s’exprimer.

En Afrique les coupures d’Internet en période électorale ou durant les manifestations est devenue une arme aux mains des dirigeants. La taxation excessive de l’accès à Internet est un fléau qui ralentit l’expression du potentiel entrepreneurial des jeunes alors que l’administration publique ne peut pas absorber l’effectif de jeunes diplômés qui sortent des universités et que le secteur privé peine à offrir des emplois décents aux jeunes. Or les Nations Unies ont clairement indiqué que « bloquer notre accès à l’Internet constitue une violation évidente de nos droits humains ».

À ce titre, il me plaît de reporter ici l’ensemble des recommandations proposées par Melvin Songwe, un des participants au symposium, lors d’une session parallèle organisée par la Youth Democracy Cohort et Afrobarometer sur le thème « Voix des jeunes en chiffres : Transformer les analyses en actions». Ces recommandations pour un futur numérique africain favorable aux jeunes s’adressent à la fois à l’Union africaine et aux organisations d’intégration sous-régionales. 

À l’Union africaine, voici ce qui est recommandé : 

II. Promouvoir l’adoption d’un protocole continental interdisant les coupures d’Internet pendant les périodes électorales, en partenariat avec les Communautés économiques régionales.

III. Lancer un Baromètre africain des droits numériques, permettant d’évaluer régulièrement les États en matière de protection des données, de liberté d’expression et d’accès à l’information.

Aux organisations d’intégration sous-régionales (Cedeao, Cemac, etc.) voici ce qui est recommandé :

II. Mettre en place un mécanisme régional de suivi des restrictions d’accès à Internet et des atteintes liées à l’application des législations sur la cybersécurité.

III. Harmoniser les cadres juridiques régionaux relatifs à la protection des données et à la cybersécurité au sein de la CEEAC

Un dialogue intergénérationnel franc et volontaire est indispensable

Le paysage socio-politique africain, dans sa grande majorité, est marqué par une réalité contrastée. D’une part, il y a des leaders politiques et des dirigeants qui sont en place depuis plusieurs dizaines d’années. Ceux-ci sont héritiers d’une époque qui est totalement en déphasage avec le contexte actuel et sont assis sur une façon de faire les choses d’un monde dépassé. 

D’autre part, il y a les jeunes (notamment ceux qui sont nés au début des années 2000) qui sont frappés de plein fouet par des préoccupations existentielles auxquelles les premiers n’arrivent pas à apporter des réponses concrètes, objectives et opportunes. 

De fait, entre les jeunes et leurs aînés, il s’est creusé un fossé abyssal dont la réduction nécessite des actions urgentes. En effet, une sagesse africaine bien connue indique que “c’est au bout de l’ancienne corde qu’on tresse la nouvelle”. Aussi, plusieurs études ont-elles conclu que « la jeunesse africaine peut être une opportunité si bien encadrée, ou une source de risque si mal orientée ». Pour éviter de faire face au désarroi d’une jeunesse qui, ayant tout perdu, descende dans la rue et oblige un Chef d’Etat démocratiquement élu à fuir ou la répression policière violente des manifestants, une seule solution s’impose : un dialogue intergénérationnel franc et volontaire.

À mon avis, c’est le seul moyen d’éviter d’amplifier la rupture de confiance déjà existante et qui ne conduirait que vers un affrontement violent comme on le voit déjà ici et là. Car les jeunes le disent et l’ont répété au cinquième forum du MAEP : “nous n’avons plus peur des balles”. À ce titre, il faut déjà saluer l’initiative du MAEP qui a rassemblé les aînés et les jeunes autour de la table de discussion.

En conclusion, le symposium de Johannesburg a levé le voile sur un sentiment diffus mais puissant : la jeunesse africaine ne veut plus attendre. Elle a les compétences, elle a la voix, mais elle réclame d’être au plus près de la table décisionnelle. Les politiques publiques africaines ne peuvent plus ignorer cette exigence. À titre personnel, je crois fermement que l’implication structurée et stratégique des jeunes est non seulement une question de justice générationnelle, mais aussi une condition de stabilité et de prospérité pour l’Afrique aujourd’hui et demain.

Le défi est double : libérer les espaces numériques, et structurer la participation de la jeunesse dans le système politique, non pas comme une faveur mais comme un droit. Si cet appel n’est pas entendu, le mécontentement pourrait se transformer en convulsion démocratique. Mais si ces trois axes sont activés — institutionnalisation, autonomisation, redevabilité — alors une nouvelle ère participative pourrait s’ouvrir.

Maurice Thantan